Marie Bazin : le poétrisme ou l’art de raconter avec des images
L’œuvre de Marie Bazin occupe une place singulière dans le paysage du collage contemporain. Là où beaucoup de collagistes assemblent des images pour produire un choc visuel ou conceptuel, elle compose de véritables récits. Chez elle, les images ne sont pas seulement des formes : elles deviennent des mots. Chaque personnage, chaque regard, chaque objet, chaque fragment d’architecture participe à une syntaxe silencieuse qui transforme le collage en langage.
Cette dimension narrative rapproche son travail de ce que l’on pourrait appeler un poétrisme. Le poétrisme est une forme d’expression où la poésie ne s’écrit plus avec des phrases mais avec des images. Pourtant, il ne s’agit pas d’une poésie purement contemplative. Elle porte en elle une mélancolie particulière, semblable à « un sourire voguant sur ses larmes ». La tristesse n’y est jamais séparée de la joie qui la traverse ; elle en devient même la condition. Le poétrisme ne célèbre pas l’optimisme naïf mais une forme d’enthousiasme profond. Au sens ancien du terme, l’enthousiasme désigne la présence d’une force intérieure plus grande que soi — ce « Dieu qui est en soi » dont parlaient les Anciens. Ainsi, même lorsque les œuvres abordent la peur, le temps qui passe, la solitude ou la catastrophe, elles demeurent habitées par une lumière discrète qui empêche le désespoir.
L’univers de Marie Bazin est traversé par quelques thèmes récurrents : l’enfance, le rêve, le regard, l’amour, la mémoire et la fragilité du monde. Les personnages semblent évoluer dans des théâtres de l’inconscient où le réel et l’imaginaire ne s’opposent plus. Le spectateur devient alors lecteur. Il ne regarde pas seulement une image : il la déchiffre, la prolonge et l’habite.
Cette poésie visuelle est renforcée par une esthétique qui mêle références classiques, imagerie populaire, paysages oniriques et fragments du quotidien. Chaque collage apparaît comme une page arrachée à un livre dont l’histoire reste à inventer. Les œuvres ne délivrent pas un message ; elles ouvrent une possibilité de récit.
Ce qui touche finalement dans le travail de Marie Bazin est sa capacité à maintenir ensemble des contraires que tout semble opposer : la nostalgie et l’espérance, le rêve et la mémoire, la gravité et l’émerveillement. Plus qu’un travail de collage, son œuvre apparaît comme une poésie visuelle où chaque image devient un mot, chaque tableau une phrase, et chaque exposition un livre ouvert sur l’imaginaire. Une œuvre qui nous rappelle que la beauté naît souvent de cette alliance mystérieuse entre la larme et le sourire qui la porte.
Cette idée du poétrisme permet à l’artiste de se démarquer du simple collage surréaliste. Le surréalisme cherche souvent à libérer l'inconscient ; le poétrisme de Marie Bazin cherche plutôt à raconter l'âme humaine par images, avec cette tonalité particulière où la mélancolie n'est jamais une chute mais une élévation. C'est probablement ce qui rend ses œuvres si attachantes.
Stéphane Guibert, Commissaire d'exposition
Juin 2026
Texte de Stéphane Guibert pour l'exposition-vente, Aux Trésors de Bacchus, à St Aignan (41), qui se tiendra en août 2026
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